Livres à figures du XVIe siècle
tirés de la collection de Georges Duplessis (1834-1899)

I. L'Antiquité, un rêve poétique

Les formes du livre illustré à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle, telles qu'elles se fixent à Venise avant de s'imposer dans toute l'Europe, notamment à Paris et à Lyon, correspondent à des visions du monde où les œuvres de l'Antiquité jouent un rôle central et, plus généralement, à l'idée d'une harmonie entre les deux Antiquités, païenne et chrétienne, et le monde de l'humanisme. L'illustration de la poésie vulgaire moderne, autour de Pétrarque et de l'Arioste, objets d’un culte semblable à celui qui est rendu à Homère ou à Virgile, ne se comprend que par rapport à cette conception qui, après les Trionfi, trouve son plus bel accomplissement dans le Songe de Poliphile aldin. A Venise toujours l'œuvre du tisserand autodidacte Anton Francesco Doni, souvent inspirée par les dessins de Giuseppe Porta et mise en page avec virtuosité par Francesco Marcolini, affirme au contraire la vanité des studia humanitatis et la folie d'un monde qui ne peut se sauver que par l'utopie.  

Le songe de Poliphile
  • Hypnerotomachie, Paris, Jacques Kerver, 1546.  F. 68v°-69 : Hiver et  Priape. Rés. 4° Duplessis 242.
    Livre premier. Polia fait voir à Poliphile le triomphe de Vertumne et Pomone avant de le conduire au temple de Diane. Le cortège passe devant un autel sur l'une des faces duquel figure l'Hiver et qui est surmonté d'une effigie de Priape auquel une " tourbe rurale " sacrifie un âne.
    Ambroise Firmin-Didot (Cat. rais., 1867 et Etude sur Jean Cousin, 1872) qui avait reproduit certaines illustrations dans son Recueil des œuvres choisies de Jean Cousin, 1873, comme Charles Ephrussi (Etude sur le Songe de Poliphile, 1888) attribuaient les illustrations à  Jean Cousin. En France le goût pour le Songe de Poliphile avait été ravivé par la publication en 1883 de la traduction commentée de l'émailleur Claudius Popelin, ami de la princesse Mathilde.
  • Hypnerotomachie, Paris, Jacques Kerver, 1561. Rés. 4° Duplessis 243. Ex-libris gravé de Paul de Saint-Victor.

 

 


F. 138v 139 :
Eros punit les chastes nymphes.

 

 

Deuxième livre.
Polia assiste, cachée dans un buisson,
au supplice de deux nymphes
qui n'ont pas cédé à l'amour.

Poésie antique poésie moderne (Pétrarque Homère Virgile)

  • [Philippus de BARBERIS] [Discordantiae sanctorum doctorum Hieronymi et Augustini] [Rome, Johannes Philippus de Lignamine, 1481].  Rés. 8° Duplessis 1585.
    F. [32v.33] Probe Centone Carmina. Bois représentant Proba Falconia.


    Recueil composé à la demande de l'imprimeur Filippo de Lignamine, de Messine, par un dominicain nommé Philippus (sans doute Philippus de Barberis, inquisiteur à Malte et en Sicile). La première partie est un traité des différences entre S. Jérôme et S. Augustin, la deuxième contient les poèmes attribués à la poétesse chrétienne Proba Falconia Centona, dont Boccace a donné la vie dans son De claris mulieribus. Centon virgilien suivant l'ordre de l'Ancien et du Nouveau Testament. Première édition Venise, 1471.
 
  • L'Ulisse di M. Lodovico Dolce, Venise, Giovanni Giolito de'Ferrari, 1573.  8° Duplessis 3135.
    P. 28-29. Chant 4 : arrivée  de Télémaque à Sparte chez le roi Ménélas. Initiale parlante O (Orfeo).
    Traduction de l'Odyssée en octosyllabes italiens par Lodovico Dolce (1508-1568), parue après la mort de l'auteur. Pour Giovanni Giolito, Dolce, type du " polygraphe " lié au développement de la typographie, avait également adapté les Métamorphoses d'Ovide, l'Enéide et l'Iliade. Chaque chant est précédé d'un argument, d'une explication des allégories qui y sont contenues - par exemple ici Ménélas, Télémaque et Hélène représentent respectivement le plaisir qu'ont les princes à recevoir des voyageurs, la tendresse des enfants envers leurs parents (Télémaque pleure en entendant le récit des exploits de son père), et la sagesse d'une femme qui sait dissiper la mélancolie de son hôte -, et d'une vignette contenant les différents épisodes dans un même espace. Chaque initiale, en outre, est parlante.
 
  • Il Petrarca, Venise, Vincenzo Valgrisi, 1560. 8° Duplessis 997. Ex-libris ms. : Frances Windsor 12 décembre 1795. Ex-dono ms. " alla mia carissima figliuola Celeste Robinson. Ad un tesoro ottimamente conviene un altro. Il Tempio Jan. 20. 1852. ". Au dernier f. censure ms. signée " doctor Sobrino… certificador del… santo officio en Valladolid " 8 mars 1585.
    F. 161 v°-162 : lettre parlante V (Volcano) et vignette du Triomphe de l'amour avec lettre parlante N (Nettuno).
    Impression faite à l'initiative de Nicolo Bevilacqua qui signe la préface - et publiera deux éditions en 1565 et 1568, avec les mêmes vignettes, quand il reprendra le matériel typographique de Marcolini.
 
  • Gabriele SIMEONI, Les illustres observations antiques du seigneur Gabriel Symeon, Lyon, Jean de Tournes, 1558. P. 28-29. Bois représentant la maison de Pétrarque à " Valcluse " et sonnet de Gabriele Simeoni sur les ruines. 8° Duplessis 3162. Ex-libris ms. contemporain de l'édition : " Severin de La Salle ".
    Simeoni a gravé sur " une pierre de la povre maison " les mots " Francisci et Laurae manibus Gabriel Symeonus ". Selon Toussaint Renucci (Un aventurier des lettres, 1943), la représentation de Vaucluse aurait été faite selon des croquis de l'archéologue. Peter Sharatt (Bernard Salomon, 2005) n'attribue pas ce bois à Bernard Salomon.
 
  • Lodovico ARIOSTO, Orlando furioso, Venise, Vincenzo Valgrisi, 1558. 8° Duplessis 3267. Ex-libris manuscrit : " marchionii Georgii Olivatii patritii Mediolanensis " (1734).
     
    Edition commentée par Girolamo Ruscelli. La disposition graphique est exactement la même que celle de l’Ulisse de Dolce, avec un argument, une planche où sont disposés en un espace unique les principaux épisodes du chant qu’elle annonce, et des initiales parlantes.

 

 

F 5 v°- F. 6 r° : frontispice du chant 10 (Bireno et Olimpia)

 

 

 

et lettre parlante F (Fetonte=Phaeton).

Anton Francesco Doni, Francesco Marcolini et le livre de la vie

Dans l’atelier de Francesco Marcolini les dessins maniéristes de Giuseppe Porta, « Il Salviati » (1520-1575), reproduits sur bois par diverses mains, circulent à travers les textes dont ils sont souvent le point de départ. Anton Francesco Doni s’y exprime en tant que membre d’une fictive Accademia dei pellegrini qui correspondait au cercle de lettrés qui se rassemblaient autour de Marcolini.
 

  • I mondi del Doni, Venise, Francesco Marcolini, 1552. 8° Duplessis 995.
    Série de dialogues satiriques sur le « mondo mescolato », en proie aux passions et à la cupidité, qui a succédé à l’ordre de la Création, et propositions utopiques sur la cité idéale. Non exposé.
 
  • La moral filosophia del Doni, Venise, Francesco Marcolini, 1552. 8° Duplessis 3159.
    P. 64-65 : portrait de Marcolini et page de titre : La vérité sans masque.
    Traduction du Panchatantra indien, généralement connu en occident sous le titre de fables de Bidpai.
 
  • La Zucca del Doni, Venise, Francesco Marcolini, 1551. 8° Duplessis 1145.
    Reprise de 15 vignettes des Sorti publiés par Marcolini en 1540.
    Non exposé.
 
  • I Marmi del Doni, Venise, Francesco Marcolini, 1552. 8° Duplessis 3136.
    Conversations durant l’été,  sur les gradins de marbre du Dôme de Florence – d’où le titre - entre les Academici pellegrini.
    Vol. 2. P. 84-85. Livre imaginaire de Marcolini Amori felici et infelici représentant les chaînes et le joug du mariage.

Id.  Vol. 3. P. 80-81 : le rêve du solitaire.

Id. Vol. 4. P. 14-15 : portrait de Marcolini.