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Madame Georges Dethan, donatrice du Fonds Georges Dethan
Hommage à Georges Dethan,
par Orest RANUM, professeur émérite d’histoire à Johns Hopkins University,
correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques.
Traduit de l’anglais par Fabienne Queyroux, conservateur en chef du secteur
des manuscrits et papiers savants de la Bibliothèque de l’Institut (septembre 2011).
"Dans les archives et bibliothèques de Paris, durant l’automne 1958, j’ai rencontré trois personnes qui sont devenues mes amis pour la vie. Le premier était William Mendel Newman, un remarquable médiéviste, si intense, si travailleur et si timide qu’il menait une vie d’ermite tandis qu’il essayait de terminer son grand travail sur la « clientèle » des seigneurs de Nesle ; j’ai rencontré le comte d’Adhémar de Panat ; et j’ai rencontré Georges Dethan.
Il y avait plus qu’un brin de paranoïa dans les idées de Newman à propos des chercheurs français. Un jour, pendant le déjeuner (« Chez Pierre », au premier étage, où nous pouvions apporter des sandwiches et boire du thé), il me dit : « Ne dis rien aux Français de tes recherches. Ils voleront tes idées ». Environ une semaine plus tard, aux archives du Ministère des affaires étrangères, l’un des archivistes vint me trouver et me dit : « Je vois que vous demandez de nombreux volumes dans la série France à partir des années 1630. Sur quoi travaillez-vous ? ». À cette question, ma première pensée fut que Newman avait raison et que mon espoir d’une perspective originale, si petit soit-il, serait bientôt perdu. Je résumai mon projet pour cet archiviste, et il offrit de me prêter sa thèse d’École des chartes sur Gaston d’Orléans. Ma rencontre avec Georges Dethan se passa exactement de cette manière. Le déclin de sa santé pendant ses dernières années, et à présent sa mort, retire un pilier d’affection et d’amitié dans la vie de toute la famille Ranum. Georges et Françoise sont devenus des visiteurs réguliers à Panat ; lorsque Georges venait aux États-Unis pour assister à des réunions professionnelles, il logeait à Ridgewood Road ; et nous avons entretenu une correspondance constante pendant des décennies.
Georges était un descendant indirect d’Adolphe Chéruel, un chartiste qui fut pendant toute sa vie archiviste et bibliothécaire au Quai d’Orsay. Lorsqu’il écrivait sur le XVIIe siècle, Georges avait en fait une perspective historique et littéraire beaucoup plus large que son ancêtre, avec une mémoire prodigieuse, des qualités évidentes dans ses ouvrages et dans son travail de rédacteur en chef de la Revue d’histoire diplomatique.
Élevé dans un milieu bourgeois assez fermé, proche par certains aspects du monde de la noblesse provinciale, Georges a souffert des bouleversements assez arbitraires qui se sont produits au Quai d’Orsay sous le nom de « modernisation » et qui étaient en réalité des transferts de pouvoir. En face d’une direction qui ne savait pas apprécier l’histoire ou son amour de la littérature et de l’Italie, Georges s’est battu pour maintenir les archives à Paris (et perdit, du moins en partie), et il se retira progressivement pour se consacrer à ses propres recherches et publications. Ceux qui n’ont jamais appartenu à l’administration française ne peuvent savoir comment elle est, particulièrement si vos intérêts sont intellectuels !
L’enfance de Georges se passa dans l’atmosphère dorée des derniers temps du mode de vie seigneurial en Périgord. Un ancêtre de Rouen avait vendu l’entreprise familiale pour acheter une immense propriété productive (« La Côte ») que la famille conserva jusqu’après la deuxième Guerre mondiale. Georges avouait qu’il aurait voulu mener la vie d’un gentleman-farmer, mais que son grand-père, sans doute à cause des livres de comptes, l’en découragea, disant que la vie de château et les revenus de la terre n’étaient plus une option réaliste. Plusieurs fois, la vie de famille assez fermée de Georges lui rendit difficile de se rendre compte des changements de la culture et de la société autour de lui, ce qui n’est pas dire qu’il était naïf ou mal adapté à la vie dans une France devenue très technophile après la guerre.
Sachant qu’il aurait à écrire une thèse à l’École des chartes, Georges pensa d’abord à travailler sur Charles d’Orléans ; mais, voyant de nombreux livres sous cette entrée dans le catalogue de la Bibliothèque nationale, alors qu’il n’y en avait presque aucun sous l’entrée suivante « Gaston d’Orléans », il se lança dans le XVIIe siècle. Georges s’identifia profondément avec Gaston, un prince qui comprenait tout mais refusait d’accepter les nouvelles contraintes imposées par Richelieu et par l’État sous Louis XIII et Louis XIV. Gaston a trahi ceux qui le suivaient et déçu tout le monde, y compris sa fille, la Grande Mademoiselle ; pourtant Georges l’aimait parce qu’il était un prince raisonnable et hautement cultivé. Gaston collectionnait les peintures de fleurs ; Georges collectionnait les reliures du XVIIe siècle, dont un ravissant petit livre relié en maroquin et couvert de G, l’une des pièces maîtresses de sa collection. Les G de Gaston et de Georges s’unissaient dans l’esprit du collectionneur.
Son œuvre la plus intéressante est Mazarin et ses amis. Les amitiés personnelles, l’intimité et les échanges de cadeaux formaient la trame même de la politique au XVIIe siècle, et les pratiques de Mazarin en ce domaine touchaient à l’art social et politique, raison pour laquelle, bien sûr, il se fit tant d’ennemis, et pour laquelle il y survécut pour devenir l’homme le plus riche de France après le roi. L’ouvrage général de Georges sur Mazarin fourmille de jugements fins ; le volume qu’il écrivit pour la nouvelle histoire de Paris est plein de réflexion, très personnel – l’opposé de celui que son fidèle ami René Pillorget donna, et qui est remarquable par sa série de faits solidement établis.

Georges et Françoise Dethan en 1966 à Vaux-le-Vicomte (Photographie Orest Ranum)
En 1965 ou 1966, Georges voulait acheter une nouvelle voiture et me donna donc sa Simca Aronde pour Panat, en me disant : « La marche arrière n’est pas très solide, mais tu ne t’en sers pas beaucoup, n’est-ce pas ? ». En échange j’ai donné à Georges un « British warm », acheté en Angleterre quelques années auparavant et qui était vraiment un manteau excessif pour New York. Georges gagna une somme ridicule en droits d’auteur pour sa traduction de mon petit livre sur Paris. J’offris à Françoise un petit réfrigérateur italien pour son travail de dactylographie, puisqu’elle ne voulait pas accepter d’argent.
Profondément intéressé par la politique, gaulliste, et lecteur de France-Soir afin de se tenir au courant de « ce que pense le peuple », Georges fut élu à l’Académie de Normandie et devint membre correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques ; mais il ne prit jamais ces honneurs autant au sérieux que ses efforts constants pour collecter de l’argent destiné à des causes charitables, au sein d’un groupe de laïcs dévôts de saint Vincent de Paul.
Georges adorait aussi l’histoire, l’art et la culture de l’Italie ; il aimait autant les grandes toiles intenses du baroque que les petits dîners au clair de lune sur des places médiévales. Paléographe exceptionnel aussi bien en français qu’en italien, son travail s’appuyait sur beaucoup plus de recherche et de réflexion que son style d’écriture presque vulgarisateur ne le laisserait penser.
En repensant à toute l’affection et l’amitié que ces trois amis m’ont données, et à tout ce que nous avons appris d’eux sur les français et la France, je suis frappé de voir à quel point chacun d’eux, à sa manière, montrait un certain décalage, merveilleux, entre l’époque contemporaine et sa propre façon de vivre. Surtout, chacun prenait le temps de construire la confiance, l’affection et l’intimité de l’amitié vraie.
Repères biographiques (principalement tirés de la Revue des Sciences Morales et Politiques, 1999, n°2, p. 133).
Georges Dethan était chartiste. Il avait obtenu son diplôme de l'École des chartes en 1947. Sa carrière s'est déroulée pour l'essentiel au ministère des Affaires étrangères. Il fut tour à tour archiviste au service des Archives du ministère des Affaires étrangères (1947-1968), chargé de la Bibliothèque du ministère (1967-1980) puis conservateur en chef de celle-ci (1980-1988). De 1983 à 1988, il fut également conservateur de la division historique des Archives du Quai d'Orsay. Cette carrière brillante se doubla d'un travail scientifique fécond. Alors qu'il en était secrétaire, dès 1947, il devint, en 1962, directeur de la très sérieuse Revue d'histoire diplomatique. Georges Dethan nous laisse 8 ouvrages d'importance. Il a étudié le XVIIe siècle : Gaston d'Orléans, conspirateur et prince charmant, sa thèse de doctorat, publiée en 1959, Mazarin et ses amis. Étude sur la jeunesse du cardinal d'après ses papiers conservés aux Archives du Quai d'Orsay (1968), Mazarin, un homme de paix à l'âge baroque (1981), et, enfin, Paris au temps de Louis XIV (1660-1715), qu'il publia en 1990. On lui doit également, en 1967, la publication d'archives diplomatiques sur le problème vénète de 1859 à 1866 ainsi que la publication des Carnets de Gabriel Hanotaux (1982). En raison de cette grande oeuvre, Georges Dethan fut élu correspondant de notre Académie des sciences morales et politiques dans la section "Histoire et Géographie", le 9 mai 1977. Il nous a quittés dans sa soixante-seizième année, le 1er janvier 1999."
Lien vers le texte original du Prof. Orest Ranum : "A Tribute to Georges Dethan", dans son blog The Ranums' Panat Times.
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