Marcel Bouteron sous un portrait de Balzac © Institut de FranceMarcel BOUTERON  (1877-1962).

Personnage affable, grand érudit (il est qualifié de « pape des balzaciens »), portant haut l’idée du service public, notamment en période de crise, Marcel Bouteron est aussi l’un des principaux acteurs de l’œuvre de rénovation et d’organisation qui, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, a marqué un tournant décisif dans l’histoire des bibliothèques françaises.

Fils du lieutenant-colonel d’artillerie de marine Alfred Bouteron mort en service à Madagascar (1843-1888) et de Marie Loeffler (1854-1916), Marcel Bouteron naît le 3 août 1877 au Mans ; son cadet, Jacques (1882-1968), docteur en droit, fera carrière à la Banque de France puis deviendra chargé de cours de droit commercial au CNAM. Marcel Bouteron fait sa scolarité aux lycées de Lorient, d’Angoulême et du Mans. À Paris, il suit les cours de l’École Monge, du collège Stanislas, de la IVe Section de l’École des hautes études (année 1897-1898) et de l’Université où il obtient sa licence en droit en 1900. Il entre l’année suivante à l’École des chartes et est reçu archiviste paléographe en 1905 (thèse : Arnoul, évêque de Lisieux (1141-1184). Étude sur les manuscrits de ses lettres, poésies et sermons et sur quelques points de sa biographie ). Cette même année, il épouse Stéphanie Faller dont il a un fils, Alfred, polytechnicien (†1994). Il meurt à Vence le 9 juillet 1962.

Il débute sa carrière à la bibliothèque de l’Institut de France en 1905, d’abord comme auxiliaire. En 1907, un poste de rédacteur y étant créé, il en devient le premier titulaire, tandis que le poste d’auxiliaire échoit à Henri Longnon avec qui il entretient rapidement une étroite collaboration scientifique. Un décret présidentiel du 22 septembre 1913 supprimant le poste de rédacteur crée en remplacement un troisième poste de bibliothécaire auquel, le 22 octobre suivant, Marcel Bouteron est non pas nommé mais élu à l’unanimité par l’Institut (73 voix exprimées), conformément à l’arrêté du Gouvernement du 3 pluviôse an XI aux termes duquel les membres des classes élisent en commun les bibliothécaires et conservateurs de l’Institut. En 1921, après la mort de Georges Vicaire, premier responsable de la bibliothèque Lovenjoul (léguée à l’Institut de France et installée à Chantilly), Marcel Bouteron cumule ses fonctions avec celles de conservateur de cette bibliothèque. Il est par ailleurs l’un des principaux rédacteurs du catalogue des manuscrits de la bibliothèque de l’Institut qui paraît en 1928 (tome LIV du Catalogue général des Manuscrits des Bibliothèques publiques de France) puisqu’on lui doit l’ensemble des notices du fonds ancien, tandis que Jean Tremblot de La Croix (1893-1964) est l’auteur des notices du nouveau fonds.

Le 29 novembre 1934, Marcel Bouteron est élu à l’unanimité conservateur de la bibliothèque de l’Institut, succédant ainsi à Henri Dehérain en poste depuis 1919 (élection confirmée le 16 janvier 1935). Le 11 juillet 1938, il accueille à ce titre le ministre Jean Zay pour lui présenter le projet d’extension de la bibliothèque dont les locaux sont devenus insuffisants (Marcel Péchin, architecte), mais la réalisation en est bientôt ajournée du fait de la guerre. L’urgence est ailleurs en effet : dès août 1939, la Commission administrative centrale de l’Institut décide de mettre à l’abri ses collections et, le 7 octobre, choisit de transférer les documents les plus précieux de sa bibliothèque, de la Mazarine et de la bibliothèque Lovenjoul au château de Lauroy, à Clémont (Cher). Le transport, assuré par 350 camions, a lieu en novembre-décembre 1939, sous la surveillance de Marcel Bouteron. Dans le même temps, celui-ci se place sous les ordres de Julien Cain, administrateur général de la Bibliothèque nationale, et veille sur place à la sécurité des bibliothèques du palais (il est logé à l’Institut depuis 1918). Par arrêté ministériel du 13 février 1941, il est nommé inspecteur général des bibliothèques et archives, en remplacement de Charles Schmidt (1872-1956) ; Jean Tremblot de La Croix lui succède alors à la tête de la bibliothèque de l’Institut. Relatant son action comme inspecteur, Julien Cain témoigne : « Quand on écrira l'histoire de ces années, on dira tout ce qu'il fit pour maintenir parmi ceux qu'il visita dans une France tragiquement divisée l'espoir dans un avenir meilleur, apportant toute son assistance aux hommes, s'efforçant de préserver l'intégrité des collections. » Mais, collectant des documents de tous types pour la bibliothèque de l'Institut qui lui est restée chère - notamment des journaux interdits - il est arrêté le 3 avril 1942 pour possession de tracts anti-allemands. Il est rapidement remis en liberté grâce à l'intervention de Bernard Faÿ, administrateur général de la Bibliothèque nationale depuis la révocation de Julien Cain. En mai 1944, suite à l’incendie de la bibliothèque de Chartres où disparaissent de précieux manuscrits, ce dont il est, à tort, tenu pour responsable il est révoqué par Abel Bonnard avec qui il était entré précédemment en opposition au sujet d’un plan de réforme des bibliothèques.

Mais Marcel Bouteron n’a guère le temps de profiter de cette retraite : la création d’une direction unifiée des bibliothèques est décidée le 24 août 1944 par Henri Wallon, délégué à l’instruction publique du gouvernement provisoire, et Marcel Bouteron est pressenti pour prendre la tête de cette direction ; il sollicite immédiatement le concours de Pierre Lelièvre, alors directeur de la Bibliothèque d’art et d’archéologie et président de l’Association des bibliothécaires français. Sous le ministère de René Capitant, par arrêté du 22 septembre 1944, Marcel Bouteron, « inspecteur général honoraire des bibliothèques et archives », est chargé des fonctions d’adjoint au directeur de l’Enseignement supérieur pour la direction des bibliothèques puis, par arrêté ministériel du 14 avril 1945, il est nommé vice-président du Comité consultatif provisoire de la lecture publique. Enfin, par décret du 18 août 1945, organisant la Direction générale des arts et des lettres au sein du ministère de l’Éducation nationale, la Direction des bibliothèques de France et de la lecture publique est créée, répondant en cela à une revendication constante entre 1928 et 1941 des associations professionnelles qui réclamaient la constitution d’un organisme de coordination des bibliothèques au niveau ministériel. Marcel Bouteron, son premier directeur, a dans ses attributions toutes les questions concernant l’organisation et le fonctionnement des bibliothèques et de la lecture publique, administrant de fait les bibliothèques nationales, universitaires, municipales classées et les bibliothèques des grands établissements scientifiques. Surtout, il a voulu que la nouvelle direction, à côté de ses services administratifs soit dotée d’un service technique se consacrant à l’étude de tous les problèmes liés au classement, à l’établissement de catalogues, à la conservation et la communication des documents, à l’élaboration et la diffusion des règlements, à la formation du personnel technique et scientifique… Par ailleurs, il a voulu qu’elle ne soit pas seulement la Direction des bibliothèques de France, mais aussi celle de la lecture publique car il avait pleinement conscience de la nécessité d’une formation intellectuelle et morale de la nation. Il jette enfin les bases institutionnelles de la lecture publique rurale en faisant prendre l'ordonnance du 2 novembre 1945 créant les bibliothèques centrales de prêt des départements (la Direction des bibliothèques de France obtient ainsi en 1945-1946 la création de 17 bibliothèques centrales de prêt). Au cours de l’hiver 1944-1945, il avait confié à Pierre Lelièvre, son adjoint : « Lorsque Julien Cain reviendra, je lui céderai cette place qui lui revient ». De fait, si Marcel Bouteron marque de sa personnalité les dix-huit mois qu’il passe à la tête de la DBF, il cède sa place, le 18 avril 1946, à l’ancien administrateur général de la Bibliothèque nationale revenu l’année précédente de Buchenwald. Ayant été admis à la retraite par décret ministériel du 12 mars 1946, il est nommé directeur des bibliothèques honoraire le 30 mars suivant et demeure conservateur de la bibliothèque Lovenjoul jusqu’en 1952 ; Jean Pommier lui succède à ce poste.

Collaborateur régulier à la Revue des Deux Mondes, à la Revue de France, au Bulletin du bibliophile, au Journal des savants, à la Bibliothèque de l’École des chartes, etc. Marcel Bouteron a surtout marqué la recherche de son temps par ses travaux sur Balzac. Il publie en effet avec Henri Longnon une édition critique de ses Œuvres complètes (1912-1940) et sa Correspondance (1933-1951) ; en 1923, il fonde et dirige les Cahiers balzaciens. Ce travail sur la période romantique lui vaut, en 1930, d’être chargé par l’Alliance française d’une mission de conférences aux États-Unis et au Canada puis dans de nombreux pays européens. En juillet 1932, l’Académie française lui accorde le prix Vitet, l’une de ses plus hautes récompenses, pour l’ensemble de ses travaux sur Balzac et le Romantisme. Le 18 mai 1937, le prix littéraire des Amis de la Pologne lui est attribué pour son ouvrage La Pologne romantique. Il est également l’auteur de : Le culte de Balzac (1924), Une année de la vie de Balzac (1835) (1925), Bedouck ou le Talisman de Balzac (1925), Muses romantiques (1926), Bettina ou le culte de Balzac (1927), Danse et musique romantiques (1927), La véritable image de Mme Hanska, illustrée de lettres et de documents inédits (1929). Sa collection balzacienne d’autographes, de portraits, de souvenirs, d’éditions originales fut dispersée en vente publique en mars 1963.

Les liens de Marcel Bouteron avec l’Académie des Sciences morales et politiques remontent au 7 juin 1919, lorsqu’il est nommé par elle auxiliaire de la Commission des Ordonnances des rois de France (on lui doit plusieurs fascicules consacrés au règne de François Ier). En mai 1940, il est élu membre de cette académie, succédant à Henri Chardon (il sera remplacé par Louis Martin-Chauffier, le 15 juin 1964).

Secrétaire de l’Association des bibliothécaires français, membre puis président (1942-1943) de la Société de l’École des chartes, Marcel Bouteron occupe également diverses responsabilités dans le monde scientifique. Le 17 janvier 1936, il est nommé membre correspondant de la Section littérature de l’Institut national genevois. Par arrêté ministériel du 28 mars 1941, il est nommé, en qualité de représentant de la Commission supérieure des archives, membre du Conseil de perfectionnement de l’École des chartes, en replacement de Charles Schmidt. En 1942, il assure le cours « le bibliothécaire » à l’École des chartes. Par arrêté ministériel (secrétariat d’État à l’éducation et à la jeunesse) en avril 1942, il est nommé membre des commissions consultatives du CNRS (16e commission « Publications et documentation »). Il participe aux travaux de la Commission d’histoire de l’Occupation et de la Libération de la France (créée par décision gouvernementale du 20 octobre 1944) dès sa première séance plénière, le 28 décembre 1944.

Marcel Bouteron est distingué à plusieurs reprises. En 1925, il est fait chevalier de la Légion d’honneur. En 1927, il est nommé officier de l’ordre de Saint-Sava (Serbie). En 1929, le Gouvernement polonais le fait chevalier de l’ordre Polonia Restituta. Par décret présidentiel du 31 octobre 1938, il est fait officier de la Légion d’honneur ; en 1946, il est promu commandeur. Enfin, par arrêté du 24 septembre 1957, il est nommé commandeur dans l’ordre national des Arts et des Lettres.

 

Sources primaires et bibliographie :

Archives de l’Institut de France, 5 A
Bibliothèque de l’Institut de France, Ms 8505
Archives nationales, site de Pierrefitte, F/17/17306 ; F/17/17963
Archives nationales, site de Fontainebleau, Dossier de Légion d’honneur 19800035/793/89643

CAIN Julien, « Marcel Bouteron », Bulletin des bibliothèques de France, n°9-10, 1962, p. 439-443

CHABORD Marie-Thérèse, « Le Comité d'histoire de la Deuxième guerre mondiale et ses archives », Gazette des archives, n°116, 1982, p. 5-19

GLEYZE Alain, Concentration et déconcentration dans l’organisation des bibliothèques universitaires françaises de province, mémoire de doctorat en sciences de l’information et de la communication, Lyon II, 1999

KÜHLMANN Marie, « Les bibliothèques dans la tourmente », Histoire des bibliothèques françaises, t. 4 Les Bibliothèques au XXe siècle 1914-1990 sous la direction de Martine Poulain, Paris, 1992, p. 242 et suiv.

LELIEVRE Pierre, « Souvenir de Marcel Bouteron », Bulletin des bibliothèques de France, n°9-10, 1962, p. 445-447

LELIEVRE Pierre, « À propos d'un cinquantenaire… Pour André Masson », Bulletin des bibliothèques de France, 1994, t. 39 n° 5, p. 56-59

LONGNON Jean, « Marcel Bouteron », Bibliothèque de l'École des Chartes 120, 1962, p. 320-322

MARTIN-CHAUFFIER Louis, 1966, Notice sur le vie et les travaux de Marcel Bouteron (1877-1962) : lue dans la séance du 24 janvier 1966, Paris, 1966, Institut de France, 18 p.

PERROD Pierre-Antoine, « Notre ami Marcel Bouteron », Bulletin de la Librairie ancienne et moderne, n° 164, 1974

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POMMIER Jean, « In memoriam », Cahiers de l’AIEF, n°15, 1963, p. 279-281

POULAIN Martine, Livres pillés, lectures surveillées : les bibliothèques françaises sous l’Occupation, Paris, Gallimard, 2008

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TEMERSON Henri, Biographies des principales personnalités françaises décédées au cours de l'année 1962, Paris, l’auteur, 1964.